A l’encre du soleil // Apollinaire à l’horizon bleu garance

Comment ai-je découvert fortuitement que le poète Guillaume Apollinaire veillait dans l’ombre sur mes Horizons bleu garance?…

Vivre un ciel écarlate d’hiver, au vent qui glace les os, ne laissant que le souffle pour chauffer les corps et les coeurs,

Laisser son regard glisser sur cette plaine de marne, qui conserve en son sein tant de souvenirs de guerre,

Ce sont là des émotions fortes! L’instant se perd dans le temps. On oublie où l’on est, l’obscurité estompe le modernisme et recrée les fantômes du passé. L’or du couchant porte en lui le souffle du prochain printemps.

Je me nourris de ces émotions pour créer mes Horizons bleu garance. Il y a quelques semaines, j’ai fait une découverte qui m’a elle aussi profondément émue. Si mes photos germent des terres argileuses de ma région, elles sont aussi le fruit de mes propres expériences, de mes rencontres avec les hommes et avec les arts: 

Lorsque j’ai monté l’exposition Horizon Bleu Garance, il m’a fallu traduire avec des mots mes images. Je n’ai eu aucun mal à écrire des textes de présentation, tant ce projet était en moi, clair et nécessaire, si plein de sens. Comme à mon habitude, j’ai laissé ma main libre d’user d’images et de tournures poétiques. J’ai ainsi souvent présenté  mon travail comme un dessin «d’un geste sûr à l’encre du soleil couchant».

Cette image d’«encre du soleil» s’est imposée en regard de ma démarche photographique. Et puis, je n’oublie pas mes premières amours graphiques : l’encre noire et le pinceau, la quête du geste pur. Bref, cette encre du soleil, c’était à la fois mon passé, et mon présent de photographe nature : image validée, on n’y revient pas.

Et puis, drôle d’idée, j’ai fait il y a quelques semaines une recherche google sur l’expression «encre du soleil». Quelqu’un l’avait-il déjà employé avant moi? Ou bien l’avait-il reprise depuis?…

Résultats de la recherche ? Le choc! Oui, l’encre du soleil existait bien avant mes Horizons bleu garance. Elle est née sous la plume de Guillaume Apollinaire, dans le poème Ombre (1918). Un poème triste à en mourir comme pouvait l’être l’oeuvre d’un poète qui a vécu la guerre de l’intérieur. Qui raconte cette émotion intense qui parfois me saisit, lorsque je photographie sur des lieux meurtris il y a un siècle.

Quelle étrange coïncidence, ce choix inconscient de mes mots ! … J’avais sans doute lu plus jeune ce poème : les Calligrammes ont fait partie de ma bibliothèque d’adolescente. Mais je vous avoue que j’avais rangé Apollinaire au fin fond de mon cabinet de curiosités intérieures depuis très longtemps. Exhumer aujourd’hui ce poète, (re)découvrir sa biographie, sa présence au front, tout près de mes lieux de prise de vue… Et me heurter à une coïncidence de plus !

Devinez quand est mort le poète?… Un 9 novembre (1918). Je suis moi-même née un 9 novembre. Étonnant, non?  Le hasard sait se faire facétieux. Non, je ne suis pas devenue mystique. Juste sereine et profondément émue, avec le sentiment que cette série «Horizon bleu garance» est intime et juste, qu’elle a été créée par mes émotions et par le coeur, qu’elle porte en elle ma plaine, son histoire et la mienne. Apollinaire et son encre de soleil boucle la boucle et me conforte dans ma quête, avec ce sentiment d’être à ma place, et ce désir d’aller toujours plus loin dans une photo personnelle, à la croisée du geste, du souffle et de l’émotion contenue dans le paysage et dans l’instant.

Ombre

Vous voilà de nouveau près de moi
Souvenirs de mes compagnons morts à la guerre
L’olive du temps
Souvenirs qui n’en faites plus qu’un
Comme cent fourrures ne font qu’un manteau
Comme ces milliers de blessures ne font qu’un article de journal
Apparence impalpable et sombre qui avez pris
La forme changeante de mon ombre
Un indien à l’affût pendant l’éternité
Ombre vous rampez près de moi
Mais vous ne m’entendez plus
Vous ne connaîtrez plus les poèmes divins que je chante
Tandis que moi je vous entends je vous vois encore
Destinées
Ombre multiple que le soleil vous garde
Vous qui m’aimez assez pour ne jamais me quitter
Et qui dansez au soleil sans faire de poussière
Ombre encre du soleil
Écriture de ma lumière
Caisson de regrets
Un dieu qui s’humilie

Guillaume Apollinaire, Calligrammes, 1918

10 commentaires sur “A l’encre du soleil // Apollinaire à l’horizon bleu garance

  1. J’aime beaucoup votre travail photographique surtout lorsqu’il se rapproche de la peinture comme dans « Horizons Bleu Garance »… J’aime également votre travail car les mots y trouvent une place de choix… Alors que Guillaume Apollinaire s’invite dans votre univers, quoi de plus normal?

  2. Bonsoir Cathy,

    Ta sensibilité se ressent autant à travers tes photos que tes écrits. L’émotion est retranscrite .
    Un plus pour la une et la seconde ou je ressent beaucoup de douceur à travers ta photo.
    Bises .

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