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Laissez parler le tigre #Déconfinement

Et voilà ! Le confinement est en grande partie levé. Étrange sentiment ce matin, de libération et d’anxiété. Et maintenant, on fait quoi ? On nourrit une vigilance renforcée, car les risques sanitaires demeurent élevés. C’est juste que les hôpitaux sont un peu plus aptes à accueillir les cas graves. Et sinon, la vie elle reprend comment ? Je n’en sais rien. Incapable d’y réfléchir aujourd’hui. Et puis, il y a cette phrase qui nous intime d’«enfourcher le tigre», prononcée par notre président. Ce choix des mots, cet art de la formule qui fait écho à notre mémoire ancestrale… A l’entendre, j’ai ressenti comme du sable dans la bouche.

« On rentre dans une période où on doit en quelque sorte enfourcher le tigre, et donc le domestiquer..

Une place pour le sauvage !

Le sauvage n’a plus sa place. L’heure va-t-elle être au sacrifice ? A la rigueur ? Et chacun aura pour mission de se contrôler, de domestiquer ce qu’il a d’insoumis, de fantaisiste, de rêveur. Ces paroles m’ont rappelé un long article que j’avais rédigé sur le mythe de l’Ours, cet animal que je porte dans mon nom et qui représente la part sauvage en nous, depuis que les légendes existent. Ce monde de domestication que l’on nous prédit me fait peur. Bien plus que le virus.

Nous demande-t-on de nous préparer à plus encore de précarité qu’avant ? Comment pouvons-nous être plus précaires qu’aujourd’hui ou qu’hier, nous les petites mains du monde des arts qui nous débrouillons comme on peut pour vivre de notre un métier avec un minimum de dignité. Nous qui n’avons pas de subventions, pas de contrats, pas de chômage, qui avons sacrifié toute idée de sécurité matérielle parce qu’on avait ces papillons dans le ventre qui dévoraient tout et qu’il fallait impérativement libérer.

Faire taire le fauve

Et si ce tigre, c’était autre chose ? Quelque chose de plus subtil que cette crise permettrait de museler discrètement. Et si ce tigre, c’était le sauvage qui est en nous? Si c’était l’ours, le fauve qui nous anime, qui fait vibrer la main, la voix, l’oeil de l’artiste ? Et si à l’issue de cette crise, sous cette phrase un peu provocante «enfourcher le tigre», on ne nous demandait pas seulement de nous serrer la ceinture, mais aussi de faire taire le sauvage qui est en nous ? De redevenir dans la norme. De cesser de montrer autre chose que ce qui existe déjà ? Doit-on entendre que le temps n’est plus au rêve ni à un autre monde ?
Voilà ce qui me fait peur… Va-t-on subventionner des commandes d’état, d’un art d’état, qui ne laisse pas transparaître le sauvage, mais qui décore juste un peu une société anxiogène en crise, juste assez pour la rendre supportable sans la changer ? Alors que plus que jamais, il nous faudrait accueillir non pas des machins jolis, mais des œuvres sauvages, authentiques, dérangeantes parfois, novatrices, terreau d’un autre possible.

L’homme qui chevauche l’animal : Un parfum de moyen-âge

L’homme qui chevauche l’animal est un classique du bestiaire médiéval (l’inverse aussi, d’ailleurs). Un jeu de pouvoir entre le sauvage et le civilisé, entre nature et culture, diront les philosophes. Une lutte qui ne devrait pas être, mais qui a tout l’air de se réveiller en ces temps de crise. Alors que la seule voie possible est de réunifier toutes les parties de nous-même, sans en stigmatiser le sauvage. Ce n’est pas la domestication du tigre qui fait de nous des hommes, mais l’acceptation du sauvage en nous et comme on dit en yoga, cette quête de la voie du milieu, qui nourrit tout autant l’animal politique que l’animal sauvage qui cohabitent en notre coeur.

N’en déplaise à nos dirigeants, je n’enfourcherai pas le tigre. Mon choix sera tout autre, aussi longtemps que je le pourrai…

Besoin de temps…

Ce que je ferai demain ? Je n’en sais encore rien. J’avais des projets de stages différents qui tombent à l’eau. Juste avant l’apparition de ce foutu virus, j’étais en mode Bilan, avec le sentiment d’être en train de me perdre.
Je vais m’accorder du temps. Et tenir bon pour écouter à tout prix mon coeur. Aller là où cela vibre.

Stages, créativité, singularité & livres d’artiste

Concrètement ? Je vais continuer à alléger mon programme de stages photo « classiques » : il en existe partout et je voudrais aller au delà, dans la direction instillée par Nature en Lien. Aider à trouver sa voie propre plutôt que d’enseigner des techniques pour faire de la photo comme… Et ne pas m’adresser seulement aux photographes. L’acte de création va devenir denrée rare et doit être chéri plus que jamais. Pas le mignon, pas le truc qui fait du like, mais le singulier, celui qui nous renvoie à nous-même, qui nourrit ce que l’on a de différent, de précieux, qui nourrit notre libre arbitre et tout simplement notre liberté d’être qui on est.

Je vais aussi continuer mon exploration des livres d’artiste, à mon rythme, sans la pression de l’échéance d’un grand festival, comme ce fut le cas l’an dernier. Je réfléchis à de nouveaux workshops qui allient initiation au livre d’artiste et réflexion sur la créativité, le livre, le travail en séries, en collections…

Permaculture & écriture

Et puis il y a les graines plantées pendant le confinement : côté mental, le retour à l’écriture (dans une vie antérieure, j’ai mené à leur terme quelques manuscrits), et plus ancrée, toutes ces graines plantées dans mon potager. Face à la stupeur de la crise sanitaire, je suis retournée là d’où je venais : à la terre nourricière, et cela me fait un bien fou. Faire pousser ses légumes, savoir faire son pain, restaurer soi-même sa maison : des actes qui me construisent de l’intérieur, qui ont quelque chose de très libérateur, et qui sont bienvenus aujourd’hui.

A bientôt ! Prenez bien soin de vous et des autres, avançons masqués mais restons authentiques et chérissons notre besoin vital d’art, de douceur, de nature et de liberté.

* Les illustrations de l’article : Des extraits d’ouvrages médiévaux qui illustrent cette idée de chevaucher le sauvage, et des photos personnelles d’archive qui me semblaient tout à fait de circonstance : statuaire du Palais du Taux à Reims, une grille, une photo de la Bourse du Travail à Troyes réalisée il y a des années pour un projet artistique collectif. Et puis, le merle ! Pourquoi cet oiseau ? Parce qu’il est (presque) homonyme de Merlin, lui-même à moitié ours, et qu’il vit entre deux mondes : c’est à l’heure bleue, entre le jour et la nuit, qu’il offre ses chants les plus envoûtants .



5 Comments

  • Philippe Bullot

    Bonsoir Cathy. Ton texte, tes questionnements me touchent. Je ne suis pas allé aussi loin dans ma réflexion. Je n’ai pas cessé de travailler depuis le début du confinement : j’ai fini par ne plus regarder les infos tv tant cela contribuait à alimenter mon anxiété. Je ne vois pas où cela va nous mener.

    Par ailleurs, je n’aime pas le vocabulaire de cet homme. Guerrier en apparence. Mais une guerre de jeu vidéo où tu te relèves après avoir été abattu. Je n’aime pas ses images, ses analogies qu’il faut avaler comme des couleuvres (ou des hosties). J’arrête ici, je ne veux pas polluer ton article. Bises à tous deux.

    • Cathy Bernot

      Bonsoir Philippe,
      Je ne suis pas surprise que ça te parle 🙂 On en a déjà parlé, de tout ça… Ces histoires d’ours qui nous sont chères 😉
      Oui, on cultive la peur, on entend des choses qui ne claquent pas aussi fort que des bruits de bottes, mais qui sont tout autant liberticides. Chaque mot, chaque formule, sont soigneusement choisis pour mettre dans un certain état d’esprit. Comme toi, je regarde très peu les infos. Un peu la radio et la lecture de quelques articles. Avec cette impression qu’il faut surtout éteindre les idées ou les pensées « subversives » genre « droit à être heureux », « chercher un autre possible » pour revenir à l’économie reine et brutale. Impression encore de vivre dans une dystopie lue dans mon adolescence. Je ne me projette pas non plus. J’essaie juste de ne pas aller là où je ne veux pas. Pour le reste… on verra bien et on se concentre sur le présent.
      Bises à vous 2

  • Christine B

    Comme ton texte résonne en moi… écouter son cœur … quelle belle aventure, je vois que le confinement n’a pas été totalement néfaste et t’a donné plus de temps pour retrouver ces petites graines que tu as planté
    Quelque part je t’envoie d’avoir cette force d’arrêter la course de cette folle vie et d’accepter de t’écouter… je ne suis pas arrivée à ce stade et je te suis en me disant que c’est possible, chacun son rythme, chacun son chemin, que le tien t’amène vers les plus doux partages et l’enrichissement de ton cœur.

  • Didier Maussion

    Bonjour Cathy ,

    Comme toujours un très beau texte . Ecrit sur la page de tes pensées à l’encre de ton cœur . Notre société n’a jamais aimé les rêveurs, les poètes , les artistes .. elle veut des personnes qui rendre dans le moule de la société ! Aujourd’hui la liberté de penser est muselée ! on ne peut plus exprimer ses interrogations , ses doutes , ses pensées etc.. il y a que violence ! violence dans les propos sur les réseaux sociaux ! violence dans les médias ! je sens cette agressivités des gens , ça me fait peur ! le Covid 19 a fait ressortir des peurs ! peur de la mort , peur de l’avenir , peur et défiance vis à vis des autres . Ils avaient oubliés que la nature dirige et que nous ne sommes que des mortels . Il y a toujours eu et il aura toujours des pandémie ! Plus nous sommes nombreux ! plus elles seront violentes ! Le plus dangereux c’est la manipulation de l’information , on crée la peur , la psychose pour mieux contrôler. Quel belle occasion pour tout les hommes politiques du monde de redéfinir les libertés . On n’a su imposer un confinement , une privation des libertés . Oh bien sur c’est pour la bonne cause ! Tout les ans des milliers de personnes meurent de la grippe , du cancer , de la faim , de la pauvreté etc… tout celà dans l’indifférence ! mais là ça toucher les pays riches ! C’était inconcevable ! J’ai peur de perdre la liberté de penser , d’agir , d’être tout simplement ! j’ai toujours été un rêveur , une personne sensible au monde et aux autres. A l’école on me rabâchait que je n’arriverais jamais dans la vie . Il n’y avait pas de place aux rêveurs . J’ai toujours garder ma façon d’être et de penser ! Avec le confinement , j’ai continuer à jardiner comme tout les ans ! le plaisir de manger et cuisiner ces légumes ! j’ai privilégier encore plus les petits producteurs ! J’ai pris le temps de regarder , observer les mésanges et le rouge gorge qui ont pris possession des nichoirs et quel bonheur que d’entendre les petits réclamer la becquée . Je me suis mis en retrait de Facebook pour mieux me retrouver ! Je reprends doucement la photo ! Etre créatif , laissé parler ses émotions et surtout ne pas suivre la mode photographique ! ces photos juste pour les likes Facebook , fait croire que pousser les curseurs sur les tons froids c’est créatif , la course au bokeh etc… Oui il y a profusion de stage en tout genre ! ça me tente pas du tout . J’espère juste pouvoir exposer ma série sur les collemboles , pouvoir dialoguer avec le public et échanger ! Peut être vers la fin d’année !! Te connaissant de nouveaux et beaux projets vont petits à petits germer et tu vas continuer dans cette esprit Libre et Créatif … Prenez bien soin de vous ! Bises à vous deux .

  • Cathy Bernot

    Christine et Didier : Un immense merci pour votre lecture attentive et vos mots si aboutis. Et vraiment désolée de ne pas avoir répondu plus tôt. J’ai beaucoup de mal, en ce moment, à gérer le monde virtuel et ma réactivité est extrêmement fluctuante. Une chose est sûre : votre présence sur ce blog me va droit au coeur. Merci !

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